« Restez encore quelques jours, vous verrez des gens marcher sur le feu. » Voilà en substance ce qui nous a poussé à prolonger notre début de séjour alangui sur Long Island, quelque part au beau milieu de l’océan indien. L’île est calme. On y trouve quelques rues, un embarcadère, deux restaurants, une « guest house » et quelques temples. Des gens, bien sûr. Le dongui, qui part pêcher au milieu des dauphins dans une sorte de grosse calebasse en forme de toupie renversée en guise de bateau. Des habitants cultivent leurs lopins de terre. Des bûcherons qui coupent du bois, peut être motivés par un oiseau dont le chant ressemble fortement à des ambiances cuivrées d’un vieux morceau de ska.

Le jour du rite et après un généreux repas pris en commun à l’ombre d’un manguier, des hommes allument un bûcher de quelques stères de bois bien sec. Il fait 38°C et les volontaires qui s’occupent du feu s’aspergent d’eau pour approcher le brasier. Entre temps, nous sommes rapidement invités à la cérémonie. Après une petite sieste tropicale, nous nous dirigeons légèrement ensuqués vers le lieu de la célébration. Une basse lourde vibre dans l’air surchauffé de cette fin d’après-midi. Nous la suivons pour arriver jusque dans la cour d’une baraque côtière en bois où l’ ambiance change alors radicalement.

Une foule compacte entoure un groupe de participants qui entrent en transe sous l’effet des percussions et des chants extatiques dévotionnels. La cérémonie semble dirigée, contrôlée, mais cette pléiade d’enthousiastes fervents aux mouvements désarticulés exerce sur nous une pression qui serait haït des agoraphobes. Celle-ci baisse quand on voit des ados du coin prendre des photos avec leur portable. Les rythmes effrénés continuent lorsque des assistants commencent à percer les joues, la langue, le nez et le front de certains dévots avec des flèches. Commence alors une procession de plusieurs heures à travers l’île. Ils se regrouperont dans la cour du temple ou les attende leur ultime sacrifice cérémoniel : marcher sur un tapis de braises incandescentes. Une femme du public à coté de nous entre subitement en transe. Un jeune garçon nous fixe droit dans les yeux avec un regard à la fois sage et curieux. Il se demande peut être ce que ces deux étrangers sont venus faire sur son îlot.

Long Island n’est que l’une des 204 îles qui composent l’archipel des Andamans. Situées à 200km au sud des côtes birmanes, elles ont une importance stratégique pour le contrôle du golfe du Bengal. Elles ont été visitées par Marco Polo, ont appartenu à « l’ Inde danoise » avant que les Britanniques n’en fassent un bagne politique. C’est finalement la République Indienne qui administre ce territoire depuis son indépendance. Les populations autochtones des îles sont en revanche arrivées 60 000 ans plus tôt. Mais il aura fallu moins de cent ans pour les décimer. Les Jarawas ou les Onges ayant survécu des maladies et de l’alcoolisme, se battent aujourd’hui contre les braconniers et la perte de leur terres ancestrales. La route qui traverse le territoire Jarawa entre Smith Island et South Andaman est même devenue un safari humain informel. Depuis leur mini van, des touristes voyeurs et sans gênes se bousculent aux fenêtres espérant voir au bord de la route quelques « sauvages négroïdes ». Certains d’entre-eux leur ont même lancé des bananes en échange de quelques pas de danse. D’autres tribus, comme les Sentinelles ont choisi une tactique différente : flécher le premier qui tente d’accoster ou de survoler leur île. Du coup, on ne sait pas exactement combien ils sont, ni qui ils sont. On sait au moins une chose, c’est que la société globalisée ne les intéresse pas.

Les nouveaux « indigènes » sont des colons indiens, principalement bengalis et tamouls, à qui le gouvernement à offert des terres. Ils ont ramené avec eux leurs cultures, elles aussi millénaires. La marche sur le feu fait partie du festival de Thaipusam, durant lequel le peuple tamoul célèbre Murugan, le plus jeune fils de Shiva et Parvati. On peut d’ailleurs assister à ces festivités partout où la diaspora tamoule est présente que ce soit en Malaisie, sur l’île de la Réunion et même en Allemagne. Durant le culte, des participants exaltés accomplissent la pratique du Kavadi Attam, autrement dit « la danse du fardeau ». Il s’agit d’un rituel propitiatoire pour le dieu Murugan. Le croyant lui demandant assistance, souvent pour une tiers-personne. Pour que sa demande soit prise au sérieux, il s’inflige un fardeau physique précédé d’une période de quarante-huit jours d’abstinence pour les plus pratiquants. Malgré les épreuves physiques, ce rituel semble amener les fidèles dans un état proche de l’ataraxie. Après avoir marché plusieurs heures autour de l’île avec une flèche d’un mètre entre les joues et traversé pieds-nus quinze mètres de braises ardentes, un des participants nous a dit qu’il se sentait très léger, en pleine forme et accompli. Juste quelques courbatures. À peine compréhensible.

Les Indiens du continent sont connus pour leur curiosité débordante à l’égard de l’étranger. L’andamanais, croisé au détour d’une plage ou d’une rue bruyante ne vous assénera pas de questions. Il vous laissera plutôt filer comme le temps qui passe.